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J’adore l’odeur de la pluie le matin. Ça sent l’avenir.

CELL /

12 min de lecture

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29 octobre 2025

Quel avenir imaginons-nous ? Comment nos sens perçoivent-ils ce qui va arriver ?

 

Je vous invite à explorer cette question avec moi.

Vers la playlist1

Et comme ce voyage concerne les sens, vous ne devriez pas seulement lire, mais aussi écouter. Si vous le souhaitez, vous pouvez écouter cette playlist pendant votre lecture.

Quelle est l’odeur de l’avenir ?

Je la sens fraîche comme celle de la nature après la pluie. Cette odeur indescriptible mais tellement reconnaissable me transporte dans un jardin ou une forêt après une averse. Mes narines se remplissent et se délectent de cette odeur si fraîche et réconfortante. Mon corps embrasse à travers les narines mon appartenance à la nature.

Et le goût de l’avenir ?

Sucré ? Non, le sucre est omniprésent dans les goûts actuels. Je le goûte plutôt amer comme l’artichaut, mon légume préféré. Il est tellement beau à regarder et fascinant à manger, une fleur dont on suce les pétales. Et après l’avoir dégusté, l’assiette est plus remplie qu’au début et l’eau pure consommée après a une saveur sucrée (2).

Pour la construction de l’avenir, je revendique l’amertume comme goût phare.

J’imagine cet avenir quand je voyage en 2030 ou 2035, je traverse une époque où toutes les décisions politiques et économiques nécessaires à une vie à moins de 1,5 degrés ont été prises (3). Faire ce voyage temporel et imaginer ce futur n’est pas toujours une tâche facile. La réalité effrayante nous coince et nous fige. Les inégalités sociales se creusent, l’extrême droite se renforce, le changement climatique s’accélère, 7 des 9 limites planétaires sont dépassées, la biodiversité décroît à une vitesse incommensurable, les régimes autoritaires s’installent, les libertés de rassemblement, d’association, d’expression et de la presse sont mises à mal, les dépenses militaires explosent, les dominations sexistes, colonialistes, extractivistes et racistes ont le vent en poupe, les guerres se multiplient, un génocide est en cours.

STOP! Inspire, expire, inspire, expire. Je veux sortir de cet engrenage pour (ré)imaginer le monde que nous souhaitons construire. Je m’inspire de l’écoféministe et militante Vandana Shiva: « Le changement transformateur exige de réécrire les règles, de reconsidérer ce qui est important, de redéfinir les structures de pouvoir et de réimaginer notre relation avec la Terre et les autres. »

Quelles règles devons-nous réécrire ? Quelles structures de pouvoir redéfinir ? La démocratie ? Mais qu’est-ce qu’une démocratie ?

Selon l’explorateur social Cormac Russel, dans une démocratie, des gouvernements centraux et locaux efficaces et des institutions et associations sans but lucratif fonctionnent comme une extension de la vie civique et servent à la protéger. Lorsque les institutions commencent à remplacer la vie civique, c.à.d. se substituer à la capacité d’action des citoyen·nes, on passe d’un mode de vie démocratique à un mode de vie technocratique. La gouvernance technocratique relègue les citoyen·nes au second plan ; elle les transforme en client·es et consommateur·rices de services gouvernementaux et positionne les « expert·es » et les « fonctionnaires » comme étant supérieur·es aux personnes qu’iels servent (4). Quand avec des habitant·es du quartier nous voulions créer un jardin communautaire, nous avons été découragé·es par toutes les démarches bureaucratiques que les personnes de la commune et de la cité jardinière nous ont énumérées. En plus, les fonctionnaires nous expliquaient que la ville mettait en place les jardins communautaires, prenait les décisions sur les processus, etc. Nous voulions une approche portée par les résident·es et pas par une administration communale, et avons finalement abandonné le projet.

Aujourd’hui, le défi le plus pressant auquel nous sommes confronté·es, nous citoyen·nes et nos gouvernements dans le monde occidental, et même dans les pays qui s’occidentalisent rapidement, est d’inverser l’évolution des cinquante dernières années qui a transformé les citoyen·nes actifs en client·es satisfaits ou insatisfaits et en consommateur·rices passifs. Pour inverser la tendance, il faut se montrer davantage dans notre vie et dans celle des autres comme des citoyen·nes actifs, comme les premiers producteur·rices d’un avenir commun plus satisfaisant. Nous ne retrouverons jamais l’esprit communautaire des temps passés, mais nous pouvons certainement trouver et connecter les liens culturels actuels qui nous permettent de nous lier collectivement au monde tel qu’il est, afin de recréer le monde tel que nous souhaitons qu’il soit (5). Ce lien collectif passe par l’écoute.

Quel est le son de l’avenir ?

En ouvrant grand les oreilles, j’entends les gazouillis des oiseaux, la conversation des personnes, les sonnettes des vélos, de la musique un peu plus loin. Un son qui est comme un tapis sonore sur lequel on veut s’allonger confortablement comme le son du tanpura tapissant la musique classique indienne. Un son qui accompagne les réflexions, les conversations, les expérimentations. Pas de freins qui grincent, pas de moteurs qui contaminent, pas d’avions qui décollent et interrompent les conversations. J’entends la joie des personnes autour de moi, des rires.

Quand nous nous activons, nous récupérons l’espace public. Dans mon quartier, nous organisons tous les ans une fête des voisins soit dans un petit parc, soit dans la rue. Les enfants jouent et courent dans les chemins et rues adjacentes. Les adultes partagent un repas et une conversation. Grand·es et petit·es s’approprient pour un moment l’espace public. Quand des jeunes relançaient les critical mass (6) av. C. (avant Covid), nous étions une demie douzaine et avons néanmoins réussi à occuper une bande de l’avenue de la liberté. Encore av. C., d’autres jeunes plus nombreux·ses se sont organisé·es au sein de Youth for Climate et ont réussi à bloquer le pont rouge. La joie de « prendre » la rue ou le pont est immense. Cela nous permet, en marchant ensemble lors d’une manifestation, de s’échanger et de partager avec des ami·es et des inconnu·es. L’espace public partagé nous rapproche. Il s’agit de cet espace public qui devrait être appréhendé et utilisé au sens d’une forme urbaine accessible à tou·tes ou supposée comme telle, suscitant le débat politique et révélant les spécificités anthropologiques de la société. Pour le philosophe Jürgen Habermas, l’espace public correspond à une sphère publique où s’exerce et se développe une critique du pouvoir à l’origine de l’émergence du débat politique et la diffusion de l’information. En ce sens, l’espace public est un ensemble de personnes privées rassemblées pour discuter des questions d’intérêt commun (7). L’espace public se présente donc comme un espace de médiation entre les citoyen·nes et les pouvoirs, un espace de communication et un lieu-symbole où s’expriment des visions antagonistes relatives à l’intérêt commun(8).

Toute reconquête de l’espace public doit être contemplée à travers l’organisation d’événements, de manifestations et de rassemblements, la disposition de bacs pour cultiver des légumes, la plantation d’arbres et de haies, la création de jardins communautaires dans la Pétrusse ou au Breedewee (Esch) (9), l’installation de panneaux photovoltaïques par des coopératives énergétiques à Esch ou à Junglinster (10), etc. Il faut redéployer l’imaginaire de comment l’espace public peut être appréhendé et cocréé par le plus grand nombre.

J’en reviens à l’imaginaire et continue mon voyage sensoriel.

Quand j’ouvre les yeux en levant la tête, je vois le soleil qui s’extirpe d’un nuage et les cimes des arbres d’une forêt urbaine. En baissant le regard doucement, beaucoup de couleurs partout: le vert des arbres et des buissons, le jaune et bleu des parasols sur les terrasses, le rouge, orange et violet des fleurs. Les passant·es se pavanent drapé·es de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Le sol n’est pas bétonné, mais fait de mulch, d’herbe, de galets. Il absorbe la pluie et prévient les inondations. Il apporte les nutriments aux plantes. Il est valorisé dans sa complexité.

Dans mon expérience sensorielle de l’avenir, je ne peux pas oublier le toucher. Il est tendre et doux comme un câlin de ma fille ou un baiser d’un·e ami·e. Il est rugueux comme l’écorce d’un arbre. Il est chaud comme deux mains qui se tiennent en compassion, en joie ou en réconfort. Il est délicat comme la pétale d’une fleur ou le plumage d’un oiseau.

Comment ressentez-vous l’avenir ?

Est-ce que vos sens vous amènent à réfléchir au pouvoir politique, à la citoyenneté, à l’espace public ? Ou plutôt à reconsidérer les liens entre humains, les relations inter-espèces, les avancées technologiques, la nature qui reprend ses droits ? Quelles conversations pourrions-nous avoir en nous racontant nos imaginaires sans jugement ? J’imagine ces conversations au comptoir d’un bar, à la table du petit déjeuner en famille, lors d’une réunion d’équipe, lors d’un débat à la chambre des député·es, lors d’une AG d’un fonds d’investissement, lors d’une promenade dans la forêt. Car oui, nous pouvons aussi parler avec les arbres, « même si votre arbre ne vous répond pas dans un premier temps. C’est normal, c′est un arbre » (11). Mais notre imagination peut nous amener tellement loin.

Cultivons notre imagination et rendons visible et valorisons les alternatives et expérimentations que ces fameux citoyen·nes actifs coconstruisent un peu partout dans le monde. Comme l’écrit Jayna Brown dans son livre Black Utopias, « peut-être est-il temps aujourd’hui de rejoindre ce qui est formidable, inattendu, déjà présent dans le monde ». Des citoyen·nes créent des jardins communautaires, des coopératives alimentaires et énergétiques, des tiers-lieux, etc. Des villes comme Mexico City (12) ou Bologna (13) un ministère ou bureau civique de l’imagination.

Tout est possible dans un monde où nous réussissons à nous mettre ensemble pour créer, imaginer une autre manière de vivre. Sortir de sa zone de confort est tellement plus facile quand cela ne se fait pas seul·e. Observons et apprenons de tous les êtres vivants. Et mettons de l’imagination et de la joie dans nos initiatives et luttes. La joie nous permet d’habiter pleinement nos mondes et nos attachements (14). Retrouvons l’imagination, la joie et la confiance que nous pouvons y arriver. En feuilletant le livre de bergman et Montgomery pour cet essai, je suis tombée sur cette citation d’Ursula K. Le Guin: « Nous vivons sous le règne du capitalisme. Il semble impossible d’échapper à son pouvoir. Tout comme cela semblait impossible d’échapper au pouvoir divin des rois. Tout pouvoir humain peut être contesté et être changé par d’autres humains » (15). Et si en plus les humains s’allient à tous les êtres vivants, rien ne peut arrêter la transition, la transformation, la bifurcation, le changement. Tant de mots pour finalement arriver à cet autre monde résilient, juste, durable, pacifique et joyeux. Un monde où tou·tes, humains et non-humains, vivent heureux. Notre imaginaire occidental est imprégné par l’expression « et ils vécurent heureux… ». Peut-être que c’est cet objectif que nous devons nous fixer, mais pas pour le prince et la princesse du conte de fée, mais pour tous les êtres vivants.


A propos de l’auteure :

Ethnologue de formation et militante dans l’âme, Magali Paulus a travaillé dans la solidarité internationale pendant presque 20 ans pour s’engager au sein de CELL en 2021 afin d’outiller les citoyen·nes à enclencher une transformation sociétale radicale à travers des formations, des processus de participation citoyenne, des espaces de création. Elle croit qu’une « convergence des luttes » sera plus efficace qu’un traitement cloisonné et complaisant des différents sujets liés si l’on veut réussir la transition écologique et sociétale dans ce monde. Elle co-coordonne différentes plateformes de la société civile comme Voĉo et Votum Klima.


Sources:

1playlist disponible sur Spotify

Cosmo Sheldrake – Owl song

Soccer 66, Alabaster DePlume – I was gonna fight fascism

Bryony Jarman-Pinto – Feel those things

Peyruis – La danse de la forêt

Chassol – Birds pt.1

Wajdi Riahi – Road to…

Myriam Makeba – A luta continua

2 Cette curieuse particularité s’explique par la présence de cynarine dans lartichaut. Ce composé inhibe les récepteurs au goût sucré situés sur la langue. Lorsque la cynarine est rincée en buvant de leau, les récepteurs sont désinhibés et leur regain d’activité nous fait croire, par contraste, à la présence de sucre. (https://www.alimentarium.org/fr/savoir/artichaut-0)

3 Rob Hopkins (2025), How to fall in love with the future. A time traveller’s guide to changing the world

4 Cormac Russel (2020), Rekindling democracy

5 Cormac Russel (2020), Rekindling democracy

6 Critical Mass est une forme d’action directe dans laquelle des personnes se déplacent en groupe à vélo à un endroit et à une heure déterminés. L’idée est que les gens se regroupent pour pouvoir rouler à vélo en toute sécurité dans les rues, selon le vieil adage : l’union fait la force.

7 Jürgen Habermas, 1981, 1987, 2001

8 Nassima Dris (2016), Introduction. Repenser lespace public à l’aune des transformations sociales contemporaines

9 https://eisegaart.cell.lu/

11 Peyruis, La danse de forêt

12 https://www.robhopkins.net/2018/10/03/gabriella-gomez-mont-imagination-is-not-a-luxury/

13 https://www.resilience.org/stories/2019-03-07/bologna-the-city-with-a-civic-imagination-office/

14 carla bergman et Nick Montgomery (2017), Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes.

15 Ursula K. Le Guin’s speech at national book awards (2014)

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