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Ni les femmes ni la planète ne sont des territoires de conquêtes

Dernière mise à jour : 10 mars

Chez CELL, au détour d’une réunion ou d’une retraite, vous entendrez souvent parler féminisme. Une bonne part de l’équipe est constituée de femmes engagées, et les valeurs féministes sont infusées dans nos pratiques quotidiennes.

Nous observons la même conscience dans un nombre significatif d’autres ASBL, collectifs et ONG consacrées à la lutte contre le changement climatique. Un hasard ? Rien n’est moins sûr.

Pour la première fois abordée en 1988 par Kimberlé Crenshaw, la notion d’ « intersectionnalité » permet de comprendre cette relation entre les différentes luttes, initialement à propos du sexisme et du racisme. Crenshaw écrit ce que les femmes racisées vivent en montrant comme les discriminations s’additionnent et se renforcent mutuellement. Par la suite, ce terme s’est élargi à toutes les discriminations. Vous avez certainement vu passer les termes de « convergence des luttes » ou de « féminisme intersectionnel », notions qui découlent de ce cheminement théorique.


Prenons quelques exemples pour rendre ces idées plus concrètes : CELL condamne très régulièrement les enseignes de fast fashion pour leur impact écologique catastrophique. De son côté, Amnesty international condamne ses mêmes enseignes pour le non respect des droits humains de leurs employé-es. Grâce à la convergence de ces 2 interpellations (et de toutes les autres), nous arrivons à un discours politique complet, construit et englobant qui se renforce au lieu de se déforcer.

Greenwashing et Pinkwashing, même combat

Les grandes enseignes de type H&M ou Zara arborent de plus en plus souvent divers modèles de T-shirt en coton bio floqués d’un « féministe » sur la poitrine. Quelle hypocrisie quand on sait que l’écrasante majorité de leur production est le fait de femmes sous-payées, sans droit du travail -ou si peu-, et dans des conditions écologiques dramatiques! Selon un rapport de l'Organisation internationale du Travail, en 2019, les femmes représentaient environ 80% de la main d'oeuvre au bas de l'échelle salariale 1.

Ces collections « engagées » sont un moyen de redorer leur blason à peu de frais. Le processus est facilement repérable : est-ce que la marque prend des engagements globaux ou est-ce une collection isolée? Est-ce que la marque publie ou donne accès à des chiffres sur ses engagements, ses progrès? Dans le cas de l'affiliation à une cause (féminisme, écologie, anti-racisme...), est-ce que les profits engrangés sont redistribués aux associations ou personnes concernée-es?

Les femmes en première ligne

Les femmes sont les premières victimes des crises économiques induites par les catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes. « Les femmes, qui fournissent 60-80% des cultures vivrières dans le monde, subissent déjà les effets du réchauffement climatique: les sols sont de plus en plus secs et stériles. Les distances à parcourir pour aller chercher du petit bois sont sans cesse plus grandes - ce qui réduit d'autant le temps consacré à l'éducation -, il en va de même pour l'eau. Cette position particulière des femmes, en première ligne, les conduit à s'investir massivement dans les causes environnementales pour préserver leur milieu de vie et la santé de leur communauté. Ce militantisme est dicté par leur expérience. Il est pragmatique, concret et déterminé car elles n'ont pas le choix. »2

woman protesting for the climate
Credit: Shutterstock - Copyright (c) 2019 Valmedia/Shutterstock

La charge mentale

Mais la question n'est pas seulement lointaine. Tout autour de nous, tous les jours, l'écoféminisme a sa place. Pensez aux couples hétérosexuels que vous connaissez. Qui, dans ces couples, est à l’initiative du changement et du suivi de la transition écologique? La réponse est trop souvent la femme.

Depuis de nombreuses années, les mouvements féministes sensibilisent sur la charge mentale des femmes, notamment en lien avec le travail du care. Pour une perspective luxembourgeoise en lien avec la pandémie et le travail du care, relisez l'article de Colette Kutten sur le site du CID Fraen an Gender 3.

« Et alors qu'on avait gagné un p'tit peu de temps avec les supermarchés et les micro-ondes, v'la que maintenant on doit s'occuper de sauver le monde, YES ! » Coline, 2020 4

Responsables des tâches du care, c'est à dire des courses, du ménage, des enfants, les femmes se retrouvent alors responsables de la transition écologique de la famille. Ce sont les fameux « petits pas » : réaliser les produits ménagers maison, rechercher les sources d'approvisionnement responsables, passer des heures à faire des goûters maison pour les enfants, coudre des cotons à démaquiller lavables... l'épuisement guette et touche déjà trop de femmes, investies par leur éducation de cette mission.

L’écoféminisme

credits: Gilles Kayser

Depuis le début de cet article nous vous parlons donc du lien entre le féminisme et l'écologie. Vous pensez bien que nous ne sommes pas les premières à y penser! Nous devons le terme « écoféminisme » à Françoise d’Eaubonne, dans son livre « Le féminisme ou la mort » (1974). Elle y dénonce la « masculinité » du monde et appelle les luttes féministes et écologistes à converger d'urgence contre la société « phallocratique », règne du mâle dominant sur les femmes comme sur la nature. Cette double oppression des femmes et de la nature qui doit être combattue ensemble est la base des pensées écoféministes, analysées et thérorisées entre autres par Karen J. Warren, Carolyn Merchant et Ynestra King. En effet, il est important de parler d'écoféminismes : « dans les pays de l'hémisphère Sud, les écoféministes luttent aussi contre le colonialisme et pour la défense des milieux naturels (forêts, rivières...) ; dans les pays de l'hémisphère Nord, elles luttent contre l'énergie nucléaire et l'industrialisation de l'alimentation, et pour une consommation alternative et durable. » Mais peu importe dans quels contextes elles agissent, « elles veulent « guérir les blessures du monde » - et pas seulement le protéger - et « retisser la toile de la vie » entre tous les êtres vivants. Elles prônent l'action directe, antipartiarchale et anticapitaliste. »5

C'est dans ce contexte que Françoise d'Eaubonne lance en 1977 la « grève des ventres », encourageant les femmes à refuser de procréer pour une durée d'un an. Le but est d'alarmer sur la surpopulation qui vient, et sur le « lapinisme phallocratique », c'est à dire la volonté infinie de se reproduire des hommes, qui pèse à la fois sur les femmes et sur la planète. 6


Une des figures de proue de l'écoféminisme est la physicienne, philosophe et militante indienne, Vandana Shiva qui s'engage depuis plus de 50 ans contre l'agriculture industrielle, qu'elle définit comme les causes de nombreux fléaux : injustices sociales, mal-être, dénutrition, dégradations écologiques, financiarisation du monde, domination des lobbies industriels, etc. Récompensée par le Right Livelihood Award (prix Nobel alternatif), elle appelle à la désobéissance « créatrice » non violente inspirée par Gandhi pour renouveler les pratiques alimentaires, réinventer la démocratie contre les lobbies et défendre la seule loi qui compte : la loi de la Terre. « Ces besoins fondamentaux, se nourrir, se loger, se vêtir, le besoin d'affection, de sollicitude, d'amour, de dignité et d'identité, de connaissance et de liberté, de loisirs et de joie, sont communs à tous les peuples, indépendamment de la culture, de l'idéologie, de la race, des systèmes politiques et économiques et de la classe (...) notre compréhension fondamentale de l'écoféminisme comme une perspective qui émane des nécessités fondamentales de la vie, nous l'appellerons la perspective de subsistance. » 7


Lors des Transition Days 2021, nous avons eu la chance de la « recevoir » pour une conférence sur le bien-être des activistes. Découvrez ce que Vandana Shiva nous a transmis dans l'article "Activisme & selfcare – Comment rester résilient en s’engageant ?" ou visionnez la conférence entière sous ce lien.


CELL est une organisation écologique, ce qui implique pour nous la convergence des luttes. Non, ce n'est pas un gros mot : nous appelons de nos voeux et de nos actes une société nouvelle, libérée de toutes les formes d'oppression, y compris le partriarcat.


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Le 8 mars ? J’peux pas, j’ai grève ! - Fraestreik 2022


credits: Youri Pau

CELL soutient la grève des femmes le 8 mars , appelée par la plateforme JIF et vous invite à participer vous aussi! Les revendications de la 3ème grève des femmes sont les suivantes:

  • Une véritable justice salariale!

  • Une véritable réduction du temps de travail!

  • Un congé de naissance de trois mois pour toustes!

  • Un droit au logement pour toustes!

  • Une véritable lutte contre les violences faites aux femmes!

Retrouvez plus d'informations concernant les revendications, ainsi que tous les événements sous https://fraestreik.lu/ !


Ne vous étonnez pas de ne voir ce jour-là que peu d'activités de notre part, une grande partie de notre effectif étant en grève. Bon, on se rencontre à la grève alors?



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1 - https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---ed_protect/---protrav/---travail/documents/projectdocumentation/wcms_681644.pdf

2 - P. D'Erm, A.M. Riccobono, L'écoféminisme en questions : un nouveau regard sur le monde, la plage, 2021, p. 72

3 - C. Kutten, lettre ouverte Corona et le partage des tâches au sein des familles, 21.04.2020, https://cid-fg.lu/fr/news/leserinnenbrief-corona-und-die-aufteilung-der-care-arbeit-innerhalb-der-familie/

4 - https://www.youtube.com/watch?v=tFK_wFQMRoo

5 - P. D'Erm, A.M. Riccobono, L'écoféminisme en questions : un nouveau regard sur le monde, la plage, 2021, p. 15 + 17

6 - F. d’Eaubonne, La mère indifférente, In: Les Cahiers du GRIF, n°17-18, 1977. Mères femmes. pp. 25-28

7 - M. Mies, V. Shiva, Rêver l'obscur : femmes, magie et politique, L'Harmattan, 1998

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